Colombie
Action

Le spectre des représailles

Parce qu’elle a dénoncé ses tortures, Alexandra María Jímenez Parra a été transférée à plusieurs reprises dans des prisons éloignées de sa famille. La stratégie de ses geôliers : punir et isoler pour mieux faire taire.
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Tortures : le début du cauchemar

Alexandra María Jímenez Parra, 36 ans, est mère de deux filles. Elle est venue s’installer à Bogotá pour « joindre les deux bouts ». Ne parvenant pas à s’en sortir avec ses deux emplois, elle s’est laissée convaincre de participer à des enlèvements en taxi pour dépouiller des passagers. Arrêtée, elle a été condamnée en 2008 à 13 ans et trois mois d’emprisonnement.

À la prison El Buen Pastor à Bogotá, Alexandra a rapidement été victime de torture, pratique courante en Colombie. Le 7 avril 2008, à la suite d’une altercation avec un gardien chef, on l’a mise à l’isolement. Le soir, le gardien chef est entré dans la cellule alors qu’elle était aux toilettes. Il l’a menottée, frappée avec sa matraque, ses pieds, ses poings, l’a agrippée par les cheveux puis traînée pour l’enfermer pratiquement nue dans le local à ordures, infesté de rats, en criant : « C’est comme ça qu’on doit traiter les femmes comme toi ! ». Alexandra n’a été sortie de son cachot que le lendemain après-midi. Elle souffrait d’une hémorragie génitale.

Selon les règles de l’ONU, seuls des fonctionnaires féminins doivent assurer la surveillance des femmes détenues. En Colombie, c’est loin d’être le cas. Le rapport de force induit par les surveillants et l’environnement clos est propice aux abus.

Transferts arbitraires, isolement et automutilation

Alexandra a décidé de porter plainte. Bien mal lui en a pris. Comme de nombreux détenus en pareil cas, elle a été transférée plusieurs fois sans avis préalable en guise de rétorsion, toujours loin de Bogotá et des siens, pour finir en 2011 à la prison de Jamundí, à près de 500 km de chez elle. Là, le 16 octobre 2013, on l’a mise à l’isolement prolongé sans motif. Désespérée, elle a entamé une grève de la faim et cousu sa bouche pour protester. Les interventions de l’ACAT ont permis de mettre fin à son isolement et son transfert vers une prison moins dure, à Medellín, mais toujours loin de sa famille, trop pauvre pour entreprendre des trajets aussi longs. Quatre années se sont écoulées sans qu’Alexandra ne revoie ses proches.

Sa situation met en évidence une série d’infractions graves de la part de l’administration pénitentiaire. La Cour constitutionnelle colombienne a rendu plusieurs arrêts en faveur de la proximité des détenus avec leur famille, de l’information préalable et justifiée des transferts ainsi que de la limitation stricte du recours à l’isolement.

Une plainte vite expédiée, des séquelles durables

Le sort de la plainte déposée par Alexandra est tristement habituel. La victime n’a pas été immédiatement examinée par un médecin, mais deux jours après l’agression. Le processus disciplinaire a été confié aux affaires internes de l’institution pénitentiaire qui a rapidement classé le dossier. Le principal organe de contrôle des droits fondamentaux a laissé faire, refusant de superviser l’enquête. Le gardien chef incriminé n’a été ni suspendu ni sanctionné. Au plan pénal, les services du procureur n’ont que très récemment ouvert l’enquête pour tortures.

Alexandra souffre de séquelles psychologiques très sévères à la suite de ses tortures et transferts. Elle a tenté de se suicider à plusieurs reprises. Elle a été déclarée « patiente psychiatrique ». Depuis son transfert à la prison de Medellín, elle reçoit les médicaments dont elle a besoin mais elle n’est toujours pas suivie en thérapie.

En Colombie, les droits des détenus en matière de santé sont constamment bafoués. Les prisonniers n’ont que rarement accès aux personnels de santé et aux soins. 336 détenus sont morts en détention entre janvier 2010 et février 2014, en grande partie pour négligence médicale et à la suite de suicides.

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