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Silvia Méndez, un visage de la lutte contre la torture et les disparitions forcées au Mexique

Le Centre des droits de l’homme Paso del Norte (CDHPN), basé à Ciudad Juárez dans l’État de Chihuahua à la frontière nord, lutte pour les victimes de torture et de disparition forcée. Ses membres sont constamment menacés en représailles de leurs activités.
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Crédits : ACAT
Le 02 / 04 / 2015

Le Centre des droits de l’homme Paso del Norte (CDHPN), basé à Ciudad Juárez dans l’État de Chihuahua à la frontière nord, lutte pour les victimes de torture et de disparition forcée. Ses membres sont constamment menacés en représailles de leurs activités.

C’est ce que Silvia Méndez, administratrice de l’ONG, est venu dire aux décideurs politiques, aux journalistes, au grand public, lors de sa tournée en Europe en novembre dernier. Elle nous a aussi rappelé l’importance du soutien d’associations comme l’ACAT pour faire face !

La salle de réunion du 1er étage de l’ACAT est pleine de journalistes ce matin du 26 novembre 2014. Ils sont venus écouter un témoignage qui a une forte résonance avec l’actualité récente : la répression du 26 septembre contre les étudiants d’Ayotzinapa (État du Guerrero, au sud) qui a abouti à la disparition de 43 d’entre eux.

Ayotzinapa, un exemple parmi tant d’autres

« ‘Ayotzinapa’ aurait pu arriver n’importe où au Mexique », explique Silvia. Seules deux choses rendent cette affaire singulière. D’une part, il y a l’extraordinaire mobilisation de protestation au niveau national, qui fait renaître l’espoir d’un changement : jusque-là, les violations des droits de l’homme avaient plutôt suscité une lassitude passive au sein de la population. D’autre part, la répression de la manifestation étudiante est devenue la preuve patente, si besoin était, de la corruption politique et de la collusion entre forces de sécurité et cartels.

Pour le reste, rien que de très connu. Depuis 2006 et le début de l’offensive des forces armées contre le crime organisé, il y a eu de nombreuses  disparitions de personnes et de groupes. Ces huit dernières années, près de 30 000 personnes ont été portées disparues sur le territoire mexicain. Les bandes criminelles sont directement mises en cause, mais bien souvent elles bénéficient de la complaisance ou de la complicité des autorités. Dans bien des cas aussi, ces disparitions font suite à des arrestations illégales ou des détentions au secret, incluant notamment des tortures à mort. Dans tous les cas, l’État mexicain est coupable de ne pas procéder à des enquêtes rapides, immédiates et minutieuses sur ces disparitions.

Les cas de Chihuahua

Chihuahua est l’un des états les plus touchés par les disparitions et la torture. En mars 2008, le président Calderón y a lancé l’une des premières « opérations conjointes », soit un dispositif mobilisant des milliers de soldats et de fusiliers marins aux côtés de policiers fédéraux afin de lutter contre le crime organisé. Cette offensive militaire n’a non seulement pas mis un terme à la violence des cartels, mais elle a en plus entraîné des milliers de violations graves des droits de l’homme à l’encontre des habitants. Depuis fin 2012 et l’arrivée du président Peña Nieto, les militaires sont moins présents dans les rues. Cependant des policiers étatiques, municipaux et des agents du ministère public continuent de porter atteinte aux droits de l’homme. Au moins 1 248 personnes ont été portées disparues dans l’État entre 1993 et avril 2014. Entre septembre 2011 et octobre 2014, le CDHPN a recensé 126 cas de torture utilisée comme méthode d’enquête mais aussi pour extorquer de l’argent. Très souvent, les juges acceptent les aveux obtenus sous la torture tandis les médecins par peur ou corruption ne rapportent pas les séquelles. Quand il y a plainte, le crime est la plupart du temps minimisé et qualifié de simple abus d’autorité ou de blessure légère. En 2013, l’État de Chihuahua n’avait procédé à aucune inculpation pour torture depuis 2000.

« Nous sommes constamment soumis à la peur et au danger »

Le pendant de cette situation, explique Silvia c’est que les défenseurs des droits de l’homme, qui dénoncent ces exactions, rappellent leurs responsabilités aux autorités et accompagnent les victimes, sont extrêmement menacés. Le 5 juin 2011, une patrouille de la police fédérale a mené une perquisition illégale dans les locaux de l’ONG. En mars 2012, le gouverneur de Chihuahua a publiquement discrédité les ONG locales prétendant qu’elles manipulaient les victimes et s’enrichissaient sur leur dos. Le CDHPN a obtenu des autorités une certaine sécurisation de ses locaux (caméra, téléphones d’urgence). Cependant, cela ne suffit pas à protéger les personnes. Dans les faits, c’est davantage sur le trajet entre leur maison et le travail que les défenseurs courent un danger ; en effet, il est alors plus facile de dissimuler les objectifs réels de l’agression et de conclure à de la délinquance commune. Silvia ne marche jamais seule dans les rues et reste toujours sur ses gardes. Cette inquiétude permanente affecte grandement la santé mentale et physique des membres du centre. Depuis plusieurs mois, ils veillent à ménager des espaces de détente et d’activités physiques, vitaux pour évacuer les tensions et poursuivre leur engagement.

« Je n’ai jamais songé à quitter Ciudad Juárez. Les victimes comptent sur nous ! »

Lorsqu’on demande à Silvia si elle envisage d’aller s’installer ailleurs, elle semble surprise: elle appartient à cette ville et des victimes attendent d’obtenir justice ! Le CDHPN a pu se développer. Aujourd’hui il compte 12 personnes et 8 volontaires. Des militants convaincus qui, ensemble, font du plaidoyer politique et assurent l’accompagnement juridique et psychosocial des victimes.

Ces victimes, qui sont –elles ? Il y a par exemple ces cinq hommes, Noé Fuentes Chavira, Rogelio Amaya Martínez, Víctor Manuel Martínez Rentería, Gustavo Martínez Rentería et Ricardo Fernández Lomelí,  arrêtés en août 2010 torturés pendant deux jours pour leur faire avouer un attentat. L’ACAT s’était mobilisée et a pu se réjouir aux côtés du CDHPN quand la justice a reconnu les tortures et ordonné leur libération en mars 2014. Mais Silvia rappelle qu’il faut encore parvenir à obtenir la condamnation des tortionnaires.

Il y a aussi les trois frères, Figueroa Gómez et Misael Frausto Sánchez dont le sort a été sensiblement le même, à partir de janvier 2012. La mobilisation de l’ACAT a contribué à leur libération mais elle doit se poursuivre car les jeunes hommes (ainsi que leur famille et le CDHPN) sont encore l’objet de graves intimidations pour avoir osé porter plainte pour torture.

Silvia cite encore deux autres cas pour lesquels l’ACAT intervient : Adrián Favela Márquez et Adriel Ávila Barrios, disparus depuis plus de deux ans après avoir été embarqués par des agents de la police judiciaire, et Cristel Fabiola Piña Jasso et son compagnon Leonardo Gilberto de la O qui ont dénoncé des tortures à leur arrestation en août 2013 et sont détenus depuis.

Eux, et puis tant d’autres encore : tous ceux pour qui le centre se bat, inlassablement…

Comment la ville de Ciudad Juárez a façonné le destin de Silvia

Qu’est-ce qui peut conduire une personne à s’engager pour les droits de l’homme en dépit de ce panorama effroyable et de tous les dangers? Silvia raconte que son parcours est intimement lié à l’évolution de la ville de Ciudad Juárez où elle est née et a grandi. Il se fonde aussi sur une foi catholique et une conviction humaniste profondes.

Adolescente, pour financer ses études, elle a connu le travail de nuit dans les maquiladoras, ces usines d’assemblage bénéficiant d’exonérations fiscales qui ont poussé comme des champignons dans les années 1990 et attiré une immigration massive et désordonnée accentuant la misère sociale.

Progressivement, Ciudad Juárez est devenue le centre névralgique du trafic de drogue en direction du marché américain et le principal champ de bataille de la « guerre des cartels ». Parallèlement, a eu lieu une explosion des disparitions et assassinats de femmes (300 entre 1993 et 2003). C’est justement un énième « féminicide » qui a poussé Silvia à agir, le 6 octobre 2003. À l’époque, elle vit avec ses parents dans un quartier sensible. Un matin, en partant travailler, elle tombe sur le cadavre d’une femme à deux pas de chez elle. Les riverains, par peur et la police, par indifférence, ne semblent pas se soucier du sort de cette femme. Indignée, Silvia entreprend de trouver de l’aide auprès d’une association.

De fil en aiguille, elle tombe sur le CDHPN créé deux ans plus tôt par le prêtre Oscar Enriquez Pérez. Silvia s’y engage comme bénévole puis en devient l’administratrice. Pour cette femme assassinée, dont elle apprendra seulement qu’elle était centraméricaine, Silvia ne pourra rien. Mais aux côtés du CDHPN elle parvient à soutenir beaucoup d’autres victimes. En 2010, le centre décide de se consacrer à la lutte contre la torture et les disparitions forcées.

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